Nicolas Colin, ingénieur, énarque et inspecteur des finances, est aujourd’hui reconnu comme l’expert français de l’économie numérique. Il est aussi l’un des trois cofondateurs de TheFamily, société de service et d’investissement créée en 2013 qui forme, accompagne et porte les start-up, moyennant une participation à leur capital.

Coauteur de L’Âge de la multitude[1], Nicolas est venu le 28 novembre dernier chez Nextdoor, afin de nous présenter son nouvel ouvrage : Faut-il avoir peur du numérique ? 25 questions pour vous faire votre opinion[2]. Nous vous présentons ici quelques questions et leur réponse, mais nous vous invitons vivement à visionner cette intervention[3], pour tout savoir du parcours de Nicolas, sur TheFamily et découvrir les interactions avec le public.

 

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Nicolas, le numérique et la peur :

 

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Si Nicolas Colin a choisi de parler de peur dans le titre de son ouvrage, c’est parce que justement… pour l’avoir côtoyée, il est bien placé pour nous rassurer.

Ayant commencé ses études d’ingénieur dans les télécom dans les années 96, Nicolas a vu ses aînés surfer sur la vague vertigineuse des télécommunications, des paillettes plein les yeux et des stock-options plein les poches… pour finir le nez dans le sable. À la fin de ses études, Nicolas échaudé s’est donc prudemment tourné vers l’administration de l’État.

 

Mais après l’explosion de la bulle des télécom, internet n’avait pas fini de nous faire des frayeurs, loin de là. Or justement, au fil de sa carrière, Nicolas n’eut de cesse de côtoyer des acteurs touchés de plein fouet par les révolutions successives du numérique…

D’abord il y eut le partage de contenus en ligne, et son casse-tête en termes de propriété intellectuelle, réveillant la peur légitime des artistes.

Ensuite, devant le refus des grandes multinationales à s’acquitter de l’impôt, naquît l’idée de l’impuissance des États (à se faire obéir ou à financer les recettes publiques).

Ensuite, avec les révélations d’Edward Snowden, le grand public, en réalisant l’ampleur des dispositifs de surveillance mis en place par les gouvernements, commença à craindre pour le respect de sa vie privée.

Enfin aujourd’hui, face à la destruction massive des emplois de l‘économie d’hier, ce sont les travailleurs qui s’inquiètent de savoir si la transition numérique ne détruit pas plus de postes qu’elle n’en crée : où serait alors le progrès ?

Si aucune de ces craintes ne nous est étrangère, il n’en reste pas moins qu’elles ne sont pas forcément suivies d’effet, et que les entreprises numériques continuent à « dévorer le monde ». Alors, comment ces dernières peuvent-elles apaiser nos peurs ?

Aux États-Unis, la culture entrepreneuriale, ajoutée aux moyens considérables des grands groupes, permet à ces dernières de lever toujours plus de capitaux pour apaiser les sceptiques grâce à un flot de communication rassurante (presse, lobbyistes, avocats…).

En France, personne n’a suffisamment de moyens pour adopter ce genre de stratégie… il revient donc à des investisseurs comme TheFamily de lever les peurs autour des start-up, en expliquant qu’elles n’ont pas vocation à balayer les anciens modèles de façon brutale, mais bien à proposer un service, une solution.

Nous vous proposons ici trois raisons de ne plus avoir peur, mais sachez que cinq ont été évoquées[4].

I – Faites des bulles !

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ou l’Entrepreunariat : une bulle spéculative ?

L’économie numérique est, aujourd’hui encore, en cours de construction, et c’est la raison pour laquelle seuls les audacieux s’y risquent : les entrepreneurs.

En créant, échouant, se stimulant les uns les autres, ils ne font rien d’autre que tester des hypothèses, pour révéler la façon dont la valeur va se créer demain. Finalement, l’on peut dire qu’ils construisent l’économie numérique de façon empirique, leur créativité fixant le rythme et la teneur des innovations. Sachant cela, un investisseur averti observera attentivement ces pionniers… qui d’ailleurs ne manqueront pas de venir le solliciter pour lever les fonds indispensables à leur croissance.

Car en effet, les entreprises numériques sont gourmandes, très gourmandes. À tel point que leur naissance, ou plutôt leur « confirmation », prend souvent des allures de bulle spéculative.

Le processus classique est le suivant :

– une start-up s’amorce avec un peu de capital, grandit, met au point son produit,

– lève du capital pour conquérir un premier segment de marché,

– lève encore du capital pour financer sa croissance et arriver enfin en position dominante,

– lève à nouveau du capital, pour cette fois écraser ses concurrents et devenir leader, sur un marché qui s’est en général développé à l’échelle globale.

Forts de nos mésaventures des années 90, la question qui nous vient aussitôt à l’esprit est : « Mais pourquoi tant de fonds ? Cette start-up n’aurait-elle pas complètement perdu de vue les fondamentaux de son activité ; pire, ne serait-elle pas en train de surfer sur une dynamique spéculative ? »

La réponse de Nicolas est : NON. Bien au contraire, ces levées de fonds sont le signe de la bonne santé de l’écosystème !

Pourquoi ces entreprises lèvent-elles tant d’argent ?

  • Premièrement, l’économie numérique « dévore le monde » = comprenez, elle conquiert un par un les secteurs de l’économie traditionnelle. Elle a commencé par les plus faciles, à savoir les moins tangibles et moins réglementés (la presse, la publicité, la musique…) : c’est là qu’ont grandi les géants de la 1ère génération (Google, Yahoo). Ces derniers sont si bien installés qu’il semble aventureux de chercher à leur grignoter des parts de marchés.

Donc, que reste-t-il à faire aux entrepreneurs du numérique ? Eh bien, s’emparer des secteurs encore libres : le transport, la santé, l’agriculture…

Or ces derniers sont plus difficiles à conquérir, car ils impliquent l’immobilisation d’actifs tangibles et aussi d’enjamber des barrières règlementaires, voire lever les tabous : cela coûte cher, très cher ! Car il faut alors des juristes, des avocats, des lobbyistes, des communicants à même de toucher les publics et les dirigeants politiques. L’exemple d’Uber est à ce titre assez parlant.

  • Deuxièmement, lorsque vous voyez Uber, justement, lever 60 milliards de dollars, vous vous dites certainement que l’on marche sur la tête. Les taxis de la planète générant un chiffre d’affaire qui se compte en quelque 200 milliards, à quoi cela peut-il bien rimer ?

C’est parce qu’Uber (et ses investisseurs) sont visionnaires et vous, non 😉 Là où vous constatez qu’Uber marche sur les platebandes du secteur des déplacements automobiles avec chauffeur, Uber sait qu’elle modifie les usages en profondeur. Et que les conséquences en termes de propriété automobile se font déjà sentir aux États-Unis, où le nombre de véhicules par foyer diminue tout comme le nombre de candidats au permis de conduire. Lorsque l’on sait que le marché de la propriété automobile (assureurs, garagistes) pèse 6000 milliards de dollars, l’on se dit que les 60 levés par Uber ne seront pas de trop pour s’attaquer à un tel secteur.

Donc, nous explique Nicolas, avant de de décréter que l’ampleur d’une levée de fonds a des allures de bulle, il faut bien étudier l’ancrage des valorisations du marché concerné.

  • Troisièmement, si les entreprises numériques sont ainsi valorisées, c’est parce que leur modèle d’affaires n’est pas le même que celui des entreprises de l’économie traditionnelle.

Dans l’économie fordiste, la loi des rendements décroissants fait qu’il est généralement impossible de continuer de grossir au-delà de 40% de parts de marchés. À ce stade, l’entreprise souffre de trop de contraintes, d’inertie et de lourdeur pour pouvoir raisonnablement poursuivre sa conquête : elle choisit généralement de consolider sa marge et garantir sa pérennité. Voilà pourquoi, très souvent pour un secteur donné, l’on trouvera une entreprise leader (détentrice des fameux 40%), une deuxième à 25 % et quelques autres….

Mais le modèle d’affaire des entreprises du numérique n’est pas le même : pas de ralentissement à 40%, mais plutôt une accélération. Car grâce au réseau (le plébiscite des utilisateurs), à l’algorithme de machine learning, etc., plus une entreprise grandit, plus elle grandit vite. Et cet effet d’entraînement ne s’arrête… que lorsqu’elle aura conquis tout le marché.

Il y a donc toujours un instant T où un concurrent distance les autres, pour littéralement s’envoler (et finir seul), tandis que les autres s’écroulent. Les investisseurs le savent : ils sollicitent donc l’entreprise leader pour rentrer à son capital, ce qui permet à cette dernière de faire monter les enchères, de façon parfois mirobolante. C’est à ce moment crucial que l’écosystème prend des allures de bulle, alors qu’en réalité c’est simplement le signal qu’une entreprise a été repérée comme étant susceptible d’atteindre une position de monopole.

Ensuite ? Il n’y a plus beaucoup de suspens : ce phénomène d’emballement spéculatif va doter la gagnante de moyens tellement considérables qu’en effet, elle va pouvoir lever tous les freins qui l’entravaient et de fait, atteindre une situation de monopole naturel. Revers de la médaille, ces entreprises, extrêmement fragiles, ne reposent que sur l’excellence de l’expérience utilisateur : à la première erreur stratégique ou lenteur à innover, le géant s’effondrera au profit d’une autre entreprise.

II – Qui fait la police ?

ou : les États sur le banc de touche ?

Nous avons tous en tête les difficultés éprouvées par les États à obtenir que les géants du net s’acquittent de leurs impôts : profitant de vides ou incohérences juridiques, armés de temps autant que de millions, parfois infiltrés au plus haut niveau du pouvoir (voir les campagnes électorales de B. Obama, largement financées par la Silicon Valley), ils tiennent tête, même aux coalitions d’États et savent si bien se rendre utiles que nous ne leur tournons même pas le dos !

Face à des monstres comme Facebook, qui affiche à ce jour 1,7 milliards d’identifiants actifs (comprenez 1,7 milliards de clients identifiés, pour lesquels il dispose de moyens de contact, voire de paiement), nous avons le sentiment que ces entreprises ont pris leur indépendance… L’on se demande même dans quelle mesure l’État reste un échelon pertinent d’action pour réguler le marché numérique, et veiller à l’intérêt général ? Mais alors, qui pourra le faire ?

Nicolas, pour sa part, se montre optimiste. Car en situation de crise, nous sommes capables de déployer, de façon parfois inattendue, des trésors d’ingéniosité.

Pour nous en convaincre, N. Colin évoque le Conseil national de la Résistance. Ce dernier créé dès 1943, sut rassembler tous les bords pour reconstruire la France sur des bases viables, et ne pas retomber dans les excès de l’économie fordiste : ainsi furent imaginés la sécurité sociale, la fonction publique… bref, des institutions à même d’apporter une réponse nationale à un phénomène global. Donc oui, les États sont en mesure de s’adapter, de réformer, d’innover !

En revanche, il est sûr qu’il serait utile de parvenir à se doter de souplesse et de réactivité : si, lorsqu’une start-up se positionne sur un vide juridique, le gouvernement ne propose pas de solution institutionnelle toutes affaires cessantes, il va de fait se retrouver marginalisé. Le principal obstacle à franchir réside alors dans l’attitude qui consiste à dire qu’il n’y a pas de solution…

Ce n’est que lorsque les gouvernements reconnaîtront :

– l’existence d’une nouvelle économie (numérique),

– la nécessité de changer les institutions traditionnelles telles que notre protection sociale, ou les droits d’auteur…

Qu’ils redeviendront pertinents et pourront à nouveau s’imposer.

III – Qui c’est, le plus fort ?

ou le triomphe des machines

Nous lisons régulièrement des articles qui nous rappellent que Uber exploite ses chauffeurs et met les « taxis » au chômage, qu’Amazon épuise ses salariés ou que l’on nous espionne avec nos téléphones… Le monde du travail n’est certes pas rose, mais ce n’est ni mieux ni moins bien qu’avant ! Ainsi l’économie fordiste nous a emmenés bien loin en termes d’aliénation des travailleurs (avec l’OST[5]), sans parler de la misère sociale qu’elle a généré.

Il convient donc selon Nicolas, de garder la tête froide et de se rappeler que pour encore quelques années, les machines ne sont pas douées d’intention : la technologie ne veut ni asservir, ni libérer les humains !

D’une part, elle n’est que ce que nous en faisons : à charge pour les consommateurs de veiller à la façon dont une entreprise déploie le numérique chez elle (comment elle exploite ses Big Data), si elle l’utilise pour améliorer le bien-être au travail ou l’inverse.

D’autre part, le pire n’est jamais certain : les premiers ordinateurs n’avaient vocation qu’à servir l’entreprise et augmenter ses profits à n’importe quel prix. Mais il s’avère que cette invention a rapidement débouché sur l’informatique personnelle, laquelle a bel et bien permis aux individus de s’affranchir des organisations et retrouver de l’autonomie.

Ce qui est certain en revanche, c’est qu’aujourd’hui les grandes entreprises du numérique sont celles qui ont compris qu’il fallait se mettre au service des individus, et non chercher à les contrôler ou leur faire de la vente forcée.

Dans la mesure où notre nature profonde nous ramène inéluctablement vers l’interaction humaine, nous détournons toujours les innovations, quelles qu’elles soient, de façon à ce qu’elles favorisent l’intensification des rapports humains !

Il est toutefois correct de dire que les emplois de demain ne seront plus les mêmes, grâce ou à cause des machines.

Car en effet, les humains n’accompliront plus que les tâches dont les machines ne peuvent se charger : ce qui n’est pas routinier, ou les missions dont le fondement-même est l’interaction humaine (les services de proximité) et des emplois très qualifiés.

Ceci étant dit, l’on peut aussi s’interroger sur la place que nous souhaitons donner aux machines : allons-nous leur interdire certains secteurs sensibles ou au contraire profiter des opportunités qu’elles offrent ? Ainsi, Nicolas cite l’exemple de la santé : une quantité d’actes médicaux, strictement réservés aux médecins, pourraient tout à fait être accomplis par des personnels moins qualifiés (infirmiers) mais assistés de machines. Une telle organisation permettrait de soulager les médecins, rendre un certain nombre d’actes moins cher, etc. Cependant, qu’en pense le lobby des médecins, selon vous ?

Conclusion

Voilà, chers amis, un aperçu de ce MeetUp. Nicolas a encore évoqué deux autres questions :

– la place des femmes dans l’économie numérique,

– nos craintes quant au devenir de nos démocraties. Il est vrai qu’au moment des Printemps arabes nous avons tous porté aux nues les réseaux sociaux, mais depuis, l’élection de Donald Trump nous a quelque peu refroidis 😉

Pour le coup, que retenir de tout ceci ? Eh bien, nous rappelle Nicolas, Donald Trump s’est certes fait élire, mais il y est parvenu sans presque débourser un centime (en tout cas pendant les primaires…). Qui aurait cru que ce soit possible aux États-Unis ? Finalement, rien n’est jamais totalement noir, à nous de savoir nous adapter !

[1] – Nicolas Colin et Henri Verdier, l’Âge de la multitude, entreprendre et gouverner après la révolution numérique, 2012, Éd. Armand Colin

[2] – Laëtitia Vitaud et Nicolas Colin, Faut-il avoir peur du numérique ? 25 questions pour vous faire une opinion, 2016, Éd. Armand Colin

[3][4]

[5] – Organisation scientifique du travail