DOSSIER


Ne restons pas les idiots utiles de l’IA – épisode 3

Accueillir l’innovation est un enjeu de taille pour les entrepreneurs : les précédentes révolutions numériques ont été un formidable cas d’école. Combien se sont effondrés pour ne pas les avoir vues, ou les avoir sous-estimées ? L’IA est tout aussi absconse que le digital il y a encore quelques années : comment savoir si une innovation sera source de progrès ou délétère ? Pouvons-nous la rejeter, alors que nos concurrents s’en emparent ?

Sébastien tu es VP digital & CDO chez Nextdoor depuis deux ans. À ce titre, c’est non seulement toi qui équipe les espaces Nextdoor de la connectique et équipements high tech utiles, mais tu accompagnes également les entreprises dans leur transformation digitale globale : ta mission est alors de doter les équipes d’outils informatiques qui répondent précisément à leurs besoins (et autant que possible, à leurs envies !), mais aussi d’équiper le bâtiment de toutes les options nécessaires (matériel informatique, sécurité, connexion, appli…) ce dernier étant pensé comme un levier de bien-être et de performance. 

Peux-tu nous expliquer ce qu’est l’IA ?

Sébastien Morizot : Wikipédia nous répond que : « c’est l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence ».

Elle se concrétise dans la notion d’algorithme :  c’est une règle écrite (codée), qui permet d’associer des informations pour leur donner un sens exploitable, et aller jusqu’à déclencher une action. C’est l’accomplissement de cette dernière qui nous donne l’illusion de l’intelligence…

Historiquement (et nous reprenons ici l’article de Wikipédia), l’IA « trouve son point de départ avec les travaux de Turing qui se demande en 1950 si une machine peut « penser ». Le développement récent des technologies informatiques et des techniques algorithmiques comme le deep learning et les réseaux neuronaux ont permis la réalisation de programmes informatiques surpassant l’homme dans certaines de ses capacités cognitives emblématiques ».

On distingue l’IA forte et l’IA faible, tu nous en dis plus ?

L’IA forte serait une machine ou un programme capable non seulement d’actions intelligentes, mais qui serait à même de comprendre et analyser ses propres raisonnements. Certaines définitions vont jusqu’à parler de « conscience de soi », se fondant alors sur les progrès en neurosciences (à lire également à ce sujet : wikipédia « 4.3 : Diversité des opinions »).

Pour rester concrets, disons que l’IA forte est « notre conception » de l’intégration de l’intelligence dans un robot, lequel accomplirait des actions, et réfléchirait selon des contraintes que nous lui donnons… comme un humain (voire, mieux).

Or aujourd’hui si la robotique a largement fait ses preuves dans l’automatisation, nous ne saurions la déployer au point de pouvoir lui confier les multiples tâches non industrialisables réalisées quotidiennement par un humain. Car nous captons quantité de données immatérielles (du fait de notre sensibilité, notamment) et réajustons notre comportement en conséquence en permanence. Doter un programme d’autant de capteurs et d’algorithmes ne serait guère rentable. Autrement dit, l’idée du robot autonome qui vient nous remplacer n’est pas pour demain : nous ne savons faire pour le moment de l’IA forte que de façon très scindée avec des champs d’action limités.

L’IA faible fait moins le buzz, mais ne vous y fiez pas : c’est elle qui associe des données et des « techniques » à toute vitesse et en quantités vertigineuses… ce qui lui permet de simuler une intelligence, et même une réflexion.

Moins spectaculaire, elle est la moins visible. C’est pourtant c’est celle qui traite les données clefs et qui accède à nos informations les plus « personnelles ». Alors que l’IA forte n’a pas pour objet de « rentrer dans notre cerveau » ou au moins notre quotidien le plus intime, l’IA faible, elle, lie toute transaction, échange, modèle de travail… en récoltant ce que nous faisons, ce que nous communiquons sur la toile (sur les réseaux sociaux et sur les sites marchands).

La puissance des Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) pour l’Amérique, ou des BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), pour l’Asie, ne repose sur rien d’autre que les données que nous leur livrons et sur lesquelles ils capitalisent : des algorithmes croisent nos informations dans le but de mieux servir, automatiser, vendre plus, personnaliser les parcours utilisateurs.

La suite amène à une connaissance pointue et approfondie de chaque individu pratiquement malgré lui, et à l’automatisation d’une partie de nos relations avec des tiers (voir les premiers Chatbots). Or le coût de déploiement de l’IA faible est nul en raison des progrès technologiques liés à l’informatique, et parce que nous l’alimentons de nous-même, dès que nous nous connectons.

En conclusion, l’IA faible, c’est de la matière grise dans un programme informatique alors que l’IA forte serait de la matière grise dans un robot. C’est l’IA faible que nous devrions avoir à l’œil, d’autant plus qu’elle est déjà là.

Ainsi des technologies comme la Blockchain, qui relèvent de l’IA faible, sont bien plus inquiétantes en termes d’emplois qu’un hypothétique robot déployé pour devenir notre supérieur hiérarchique.

Propos recueillis par Laëtitia, Plume, etc. (écriture, trouvailles et corrections), pour Nextdoor