Christine Angot revendique au cours d’un débat houleux l’appellation d’écrivain. Emma publie une BD sur la charge mentale. L’écriture inclusive fait son apparition dans les manuels scolaires. Et le scandale Weinstein fait trembler cette semaine la presse internationale. Impossible de le nier, les sujets qui touchent les femmes aujourd’hui sont partout. Et ils sont aussi dans la vie de tous les jours, quand je dis sans réfléchir à ma fille qu’elle « se débrouille comme un chef ». Comme un chef, vraiment ?

Quand seul 1/3 tiers des entreprises sont créées par des femmes, je m’interroge sur l’importance de ce type d’expressions. Et si en fait, le problème ne serait pas à prendre à la racine ? Je décide de dire à ma fille qu’elle se débrouille « comme une cheffe » et m’en vais interroger Frédérique Cintrat, l’auteure du livre Comment l’ambition vient aux filles ? et fondatrice de l’application de networking Axielles. Alors, on fait aussi avancer le débat du côté des femmes entrepreneures (et non entrepreneuses !) ?

Bonjour Frédérique ! La langue française, forgée historiquement selon la domination du masculin, fait souvent polémique. Selon vous, joue-t-elle un rôle dans la projection que les filles se font de leur future carrière ?

« Sans être experte sur la question, je dirais que tout ce qui concourt à faire en sorte que les femmes jeunes et moins jeunes puissent se projeter en tant que « sujet qui compte » et qui peut être libre de ses choix est primordial. Cela commence par le nom de famille quand les femmes décident de se marier : pourquoi l’usage veut qu’elle prenne le nom de leur époux, qui finalement fait disparaître leur identité, celle de leur naissance ? 

En ce qui me concerne, je pratiquais l’écriture inclusive sans savoir que cela portait un nom spécifique, car cela m’ennuie toujours, malgré les règles de grammaire, d’accorder au masculin quand la représentation féminine est plus importante. Au même titre que je suis incapable d’accoler mon prénom au nom de mon mari, je suis incapable de ne pas ajouter des « e » lorsque les femmes sont associées à un groupe de personne, mais cela reste très personnel.

Je pense qu’on est davantage dans une approche sociétale qui influe sans doute sur les représentations de la place de femme, et par extension, sur les choix de carrière. Néanmoins, de nombreuses femmes que je connais qui dirigent des entreprises ne souhaitent pas qu’on les appelle « directrice », mais « directeur », car elles trouvent que la féminisation de leur titre entraîne un rabaissement statutaire de leur fonction. Est-ce le même problème que Christine Angot qui préfère être « un écrivain » ? »

Il y a encore beaucoup d’autocensure de la part des jeunes filles pour se diriger vers des carrières d’ingénieurs par exemple. Est-ce aussi le cas pour les carrières d’entrepreneur ?

« Je ne sais pas s’il s’agit d’autocensure ou de désintérêt pour ces fonctions, car les jeunes ne sont pas orientées spontanément vers ces métiers. Pour les ingénieurs, c’est là toute l’action des associations du type « Elles bougent » qui vont encourager les jeunes filles au moment où les choix d’orientations se dessinent afin qu’elles embrassent ces filières, en leur présentant également des jeunes femmes qui ont choisi ces filières auxquelles elles pourront s’identifier.

Pour l’entrepreneuriat, les choses sont différentes. Les entrepreneurs sont devenus, pour les filles et les garçons, les nouveaux héros, en particulier les « startupers ». D’ailleurs les filières « entrepreneuriat » se multiplient et séduisent de plus en plus dans les écoles. Tant mieux si les nouvelles héroïnes sont les Céline Lazorthes, Marjolaine Grondain… J’en veux pour preuve l’étude qui a été publiée récemment par Opinion Way et Cache Cache sur la cible des 25 -30 ans : 51 % des femmes interrogées se disent prêtes à créer leur entreprise alors qu’elles ne sont que 39 % après 30 ans.  L’entrepreneuriat devient symbole de liberté de faire, d’agir, d’évoluer. L’entrepreneur-e est perçu-e comme celui ou celle qui investit son temps et son argent pour mettre en œuvre son propre projet, qui a donc un impact et qui donne ainsi un sens à son action. Reste qu’il faut qu’elles optent pour les bonnes filières, car aujourd’hui seuls 12 % des femmes entrepreneures vivraient correctement du revenu de leur activité.** »

Comment accompagner les filles à mieux se projeter dans ce type de carrière ? Quels conseils donneriez-vous ?  

« En tout premier lieu, c’est l’éveil, la confiance donnée par les parents, l’école, l’environnement qui semblent primordiaux. Cette confiance sera d’autant plus importante que la notion de prise de risque aura été encouragée, que les activités et sports collectifs, et le goût du challenge en équipe auront développés, tout autant que la maîtrise de l’art oratoire et de la répartie d’ailleurs.

L’apprentissage de la « sociabilisation » des petites filles y est pour beaucoup dans ces choix de carrière : si elles ne voient les femmes que du point de vue du privé, du domestique, ou de l’apparence alors qu’elles pourraient être représentées comme des aventurières, intéressées par tout ce qui relève de la découverte et de l’ouverture sur le monde, cela sera plus compliqué. Ce qu’elles découvrent dans les répartitions des rôles dans leur environnement immédiat, voire dans les médias qui vont d’abord jouer et influencer la perception de la petite fille pour ses premiers modèles et la construction de son identité, est primordial.

Et ensuite bien sûr, l’apprentissage, les lectures, la scolarité leur permettent de s’ouvrir sur d’autres possibles, d’étancher leur soif de connaissances, d’exercer leur esprit critique et de gagner en liberté et en autonomie. Et plus tard encore, ce sont les rencontres qu’elles vont faire et les codes qu’elles vont maîtriser, qui vont leur permettre non seulement de choisir des filières moins stéréotypées, mais surtout d’y exceller. L’art de développer son réseau est aussi selon moi l’un des atouts pour réaliser ses ambitions. » 

Justement, parlons d’ambition ! Est-elle plus tardive chez les filles que chez les garçons ? 

« Non, je ne dirais pas cela. Pour moi, l’ambition n’a pas de sexe. En 1983, lorsque j‘ai participé à l’émission de télévision « Comment l’ambition vient aux filles ? » (d’où le titre de mon livre)  sur Antenne 2 alors que j’avais 17 ans, aux côtés d’Élisabeth Badinter et Françoise Giroud, la question de l’ambition et des filles se posaient et quand bien même les filles avaient de l’ambition, la réalisation de celle-ci dans un contexte professionnel semblait toujours moins acceptée. « Plus un homme est puissant et a du succès, plus il est aimé. Plus une femme est puissante et réussit, moins on l’aime » regrettait Sheril Sandberg, DG de Facebook en 2012. L’ambition est présente (ou non) indifféremment chez les filles et chez les garçons. Toujours d’après l’étude Opinion Way – Cache-Cache, 66 % des jeunes femmes de moins de 30 ans se déclarent ambitieuses, c’est très encourageant.**   Après, il y a des phases où la réalisation de celle-ci va être un peu différente en fonction des priorités, ce qui est peut-être un peu différent chez les garçons où il y aura plus de linéarité ! »

Merci Frédérique d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions. Je continuerai de dire à ma fille qu’elle se débrouille « comme une cheffe », parce que les mots qu’on utilise sont chargés de sens et qu’ils véhiculent certaines idées. Et qui sait, peut-être est-ce ainsi que nous ferons évoluer la société, sur la durée, quand nos filles devenues femmes dans quelques années n’auront plus peur qu’on les appelle écrivaines et des directrices, parce que ses mots seront tellement courants que leur féminisation aura disparu.

Propos recueillis par Sophie, de l’agence digitale Les Chuchoteuses, pour Nextdoor

*Enquête APCE 2014

** Les Femmes et l’ambition/Enquête Visez plus haut