Dimanche 6 mai, c’était la journée mondiale du rire (à ne pas confondre avec la journée internationale de la blague, le 1er avril). Pour nous distinguer, nous avons décidé de vous inviter à réfléchir, plutôt que de vous bidonner. Un article à lire très sérieusement, histoire de retrouver le goût du rire.

 

La chimie du rire

Pour vous convaincre de l’utilité du rire, nous pourrions égrener toutes les bonnes raisons de faire l’effort de vous dérider… Vous parler des vertus anti-stress du rire (une histoire d’adrénaline, de cortisol et de gaz carbonique) ; de son impact positif sur notre système immunitaire, notre digestion (versus constipation, intéressant ça…), nos performances intellectuelles et sexuelles (oui-oui)… et ce n’est pas fini. Bref…

« Qui ne rote ni ne pète
est voué à l’explosion »
Lao-Tseu[1]

Mais l’on voudrait plutôt vous interpeller sur des détails moins cliniques… vous suggérer de faire une pause (prenez-vous un café pour ne pas perdre une minute, on sait ce que c’est) et vous inviter à vous demander :

 

« À quel moment avez-vous arrêté de rire ? »

Nous avons tous en tête les mêmes souvenirs de jeunesse parsemés de rires :

  • les rires silencieux, mais jubilatoires lorsque nous faisions de grandioses bêtises,
  • les fous rire qui faisaient mal aux zygomatiques à force de se contenir, devant un directeur de collège rouge de colère,
  • et les bons rires d’enfants, qui s’esclaffent sans complexe quand quelqu’un tombe.

Plus tard, à la fac, nous avons encore ri, souvent à l’occasion de soirées étudiantes ou de folles virées entre amis… Et puis, petit à petit, nous semble-t-il, nous avons moins ri.

« La faculté de rire aux éclats
est preuve d’une âme excellente »
Jean Cocteau

Et l’on ne s’en est pas nécessairement rendu compte, même si nous vouons un culte à l’humour et à la liberté de rire de tout.

Sur ce dernier point, ces (tristes) dernières années ont été l’occasion de débattre dans les chaumières du droit de rire et/ou se moquer. Mais avons-nous pris la peine de nous demander si nous riions encore, si nous riions suffisamment, si ce ne pourrait pas être mieux, plus collégial, plus exubérant ?

Pourquoi les adultes rient-ils moins facilement que les enfants ? Le poids de notre éducation bien-pensante, des conventions, la crainte (légitime) de vexer autrui, un certain désenchantement aussi. Nous avons décidé qu’il y a des moments pour rire (on ne rit pas à un enterrement… absurde !), des lieux, aussi : au travail, par exemple, on n’est certainement pas là pour se fendre la poire !!

 

Allez donc rire chez les Grecs

Le rire est complexe et requiert un certain lâcher-prise. C’est bien là le problème. Pire, il est polymorphe. La nuance entre le rire bon enfant, la moquerie crasse et l’ironie subtile a été perçue et théorisée dès l’Antiquité.

Et voilà d’où nous vient cette réticence au rire : nous ne voulons ni passer pour un bouffon, ni être vulgaire. Quant à l’ironie, elle est à sens unique et deviendra rapidement l’apanage du politique.

Au départ (IXe avant J.-C.), le rire n’a pourtant rien de dégradant. D’ailleurs, on se poile volontiers dans les cieux, d’où l’expression de rire homérique…

« Et brusquement, un rire inextinguible jaillit parmi les Bienheureux,
à la vue d’Héphæstos s’affairant par la salle »
Iliade, chant I, 599-600

Homère évoque des dieux volontiers moqueurs (même Zeus rit) et dans l’Illiade, on peut lire, à propos des habitants de l’Olympe, que : « le ridicule et le rire témoignent de leur vie heureuse en contraste frappant avec la vie des hommes faite de peines et de dur labeur[2] ».

 

Quand la raison s’en mêle

Mais les dieux sont de sacrés veinards, car ici-bas, on n’est pas là pour rigoler : dans la Grèce antique, le rire est en effet théorisé comme la manifestation de la supériorité d’un individu sur un autre, donc fortement associé à la moquerie et au ridicule. Très vite, on opposera le rire vulgaire des masses incultes au rire contrôlé et délicat des élites… Et cette nuance perdurera des siècles. C’était foutu pour un moment. Voyez plutôt.

Chez Platon (Ve siècle avant J.-C.) le rire est certes un plaisir, mais qui peut être engendré par la perception du ridicule chez autrui. C’est alors un rire de moquerie, légitime vis-à-vis de l’ennemi et injuste pour les nôtres. Il est incompatible avec la maîtrise, la mesure et la pondération dont doivent faire preuve les hommes libres de la Cité… Et Platon de condamner fermement Homère, quand il fait rire les Dieux aux éclats[3]… Bon, bon.

Plus tard, Aristote (IVe avant J.-C.) distingue le rire incontrôlé dit « bouffon » et l’ironie de l’homme libre et civilisé dont il fait l’éloge dans sa Rhétorique. Remarquant que le rire est le propre de l’homme, il en décèle également les vertus, notamment en termes de catharsis. D’où sa prise de position en faveur de la comédie, déclamée lors des Grandes Dionysies, ces fêtes qui avaient vocation à libérer les tensions et tous festoyer sans retenue, citoyens et esclaves, citadins et paysans, riches et pauvres.

Ne vous réjouissez pas trop tout de même : chez Aristote, le bon rire spontané n’a toujours pas sa place dans une Cité harmonieuse ; il déforme les traits, désarticule la voix et dénote une absence de contrôle mal venue. Bref, il est moche ! Quant aux fêtes religieuses, il ne vous aura pas échappé qu’elles étaient bordées tous azimuts (dans le temps, dans l’espace et même au politique).

Plus prometteuse, mais néanmoins édifiante, la légende d’Hippocrate. Ce dernier fut appelé au chevet du grand Démocrite (célèbre et incontesté maître de la divination, des astres et des éléments, de la médecine, de la géographie…), qui avait assurément sombré dans la folie, puisqu’il éclatait régulièrement de rire.

Décidément capable de penser hors du cadre, Hippocrate affirma que la propension au rire de Démocrite n’était que le reflet de son aptitude… au bonheur ! On respire…

Épicure, contemporain de Démocrite, affirmait lui aussi que le rire était salutaire… « Il faut rire et ensemble philosopher et […] », conseillait-il dans ses Sentences vaticanes, 41.

Hélas, les philosophes du rire étaient loin d’avoir remporté la partie.

 

Comment voulez-vous rire ?

Car dans le haut Moyen-Âge en France, l’Église dirige les hommes. Et les théologiens assurent que Jésus, lui, n’a jamais ri. Nous voilà bien : le rire reprend une connotation de laideur, d’indécence, de grotesque, et cerise sur le gâteau, il est associé au Diable : on parle alors du rire diabolique ou satanique. Comme il sort de la bouche et est étroitement lié au corps, l’historien J. Le Goff estime que le rire était considéré comme une véritable souillure pour la bouche.

N’allez pas vous pendre tout de suite : la joie et le divertissement ne sont pas proscrits, même chez les religieux, bien au contraire. Simplement, ils ne doivent pas s’accompagner du rire.

Bon, peu à peu, le rire licite est tout de même mis en musique, peut-être grâce au chirurgien de la Cour et précurseur méconnu, Henri de Mondeville (XIIIe siècle) qui estimait que « le corps se fortifie par la joie et s’affaiblit par la tristesse[4] ».

Et puis à la suite des fêtes antiques, les fêtes des fous et autres carnavals, purs moments de défoulement, d’exultation, moquerie et excès en tous genres, ont pris le relais : le rire n’est donc pas interdit, il est juste encore et toujours vulgaire. Pas de quoi nous faire plus envie que ça, finalement.

N’oublions pas non plus que jamais, au cours de l’histoire, les pouvoirs ne perdirent de vue que le rire peut être utilisé comme moyen de subversion, susceptible de mettre le feu aux poudres et renverser l’ordre social ou politique. Quelqu’un qui rit peut donc représenter un danger ; inversement, rire n’est donc pas sans conséquences, attention.

Alors, à quelle heure on se marre un peu, nous direz-vous ? On y arrive doucement.

Quitte à mourir…

Avec la Renaissance, on voit tout de même le bout du tunnel.

Grâce à des libre-penseur comme Rabelais et à l’humanisme en général, le rire est enfin anobli, revalorisé et positivé, renouant ainsi avec la morale épicu­rienne. Si le médecin s’accorde avec Aristote pour penser que seul l’homme est doué du rire, il est toutefois sceptique sur ses qualités en termes de catharsis.

« Mieulx est de ris que de larmes escripre,
Pour ce que rire est le propre de l’homme. »
Rabelais, Gargantua

Comme Henri de Mondeville avant lui, Rabelais prescrit le rire, le considérant comme un instrument thérapeutique et d’hygiène men­tale : sans aucun doute, ce dernier contribue au maintien d’une bonne santé individuelle et sociale. Et voilà pourquoi ses héros sont excessifs, désinhibés et drôles.

Mais ne criez pas victoire trop vite, car son œuvre littéraire relie systématiquement le rire… à la folie. Mais pas la folie douce, la folie pathologique : celle qui n’est pas drôle, justement.

« Rire de tout ce qui se fait ou se dit est d’un sot ;
ne rire de rien est d’un imbécile. »
Érasme, La Civilité puérile

À la même époque Érasme conseille lui aussi de rire, mais pas trop tout de même, et en tâchant de ne pas déformer son visage. En cas de fou rire, il recommande d’expliquer à son entourage ce qui nous a pris, au risque de passer pour sot ou fou. Car selon lui, le rire serait la manifestation d’un dérangement de notre cerveau, pour ne pas dire, de notre folie : Rabelais ou Érasme, deux approches nuancées, mais de là à nous dérider…

C’est pas gagné ? Si si, ça l’est quand même. Car en parallèle, la Comedia dell’arte sillonne et conquiert toute l’Europe. Le rire prend d’assaut les élites et le peuple pour mettre tout le monde d’accord : rire fait du bien, rire ne prête pas forcément à conséquence, et tant pis si on est moches quand on rit. Henri III lui-même s’entiche de ce nouveau genre de spectacles moqueurs et bons enfants qui finissent toujours bien.

La suite de l’histoire, vous la connaissez (Molière, etc.).

 

Et maintenant : riez !

Alors ? Pourquoi nous, les adultes, rions-nous si peu ? Quels qu’aient été notre enfance, notre éducation et nos expériences, l’héritage manque de légèreté, avouons-le. L’école n’est pas un lieu où l’on nous apprend à rire, le monde du travail rejette de longue date de lâcher-prise et le plaisir…

Le rire a vraiment du mérite, finalement : il continue de nous procurer de délicieuses sensations, alors qu’on se méfie de lui depuis des millénaires. Pas rancunier, il accepte toujours nos invitations et nous en offre une bonne tranche. Certes, il a parfois du mal à repartir et malheur à nous s’il traînait un paparazzi, car nous ne sommes pas tous égaux devant l’objectif.

Mais souvenez-vous comme il était bon de rire quand nous étions plus jeunes et moins soucieux de notre image… Alors, décidés à rigoler un peu ?

 

Pour ceux qui en demandent encore :

À lire pour parler sérieusement du rire :

Michael Screech, Philosophie et philologie du rire : une erreur féconde du XVIe siècle

Jacques Le Goff, Une enquête sur le rire

Jacques Le Goff, Le rire sous contrôle de l’église au Moyen-Âge

Pierre Destrée, Héraclite, l’injure et la moquerie philosophiques

À lire pour que le rire devienne une seconde nature :

Un blog qui devrait être reconnu d’utilité publique, qui regorge d’articles (triés par thèmes pro/perso), vidéos, sélection de livres… : l’Optimisme

À lire encore, mais sans se fatiguer

Jean-Yves Pouilloux, Rabelais, le rire est le propre de l’Homme, Découvertes Gallimard, 1993

Umberto Ecco, Le Nom de la rose, Poche, 1980

À regarder (sans pleurer) pour réfléchir au poids des conventions :

Francis Blanche, Mon oursin et moi

À regarder pour rire intelligemment :

La série culte « Et tout le monde s’en fou » et en particulier Les émotions

 

Un article proposé par Laëtitia Cognie
pour Nextdoor, Business humaniser

 

 

[1] – Vous vous demandez quel rapport avec le sujet ? Eh bien parce que l’on pensait que cette citation était de… Rabelais, dont il sera question plus tard. Et parce que ça nous fait rire, nous…

[2] – Eh ben, heureusement qu’on ne publie pas dans une revue historique : impossible de trouver le passage en question.

[3] – Pierre Destrée,

[4] – E. Nicaise, Chirurgie de Henri de Mondeville, chirurgien de Philippe le bel… Felix Alcan éditeur, 1893.